Souvenirs authentiques ou suggérés ?

10 septembre 2008 par Frank Arnould

La technique CBCA (Criteria-Based Content Analysis) n’aurait qu’un intérêt limité pour distinguer les vrais des faux souvenirs.

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Mnémosyne, déesse de la Mémoire

Le CBCA (Criteria-Based Content Analysis) est une méthode utilisée dans de nombreux pays pour évaluer l’authenticité des témoignages, en particulier ceux d’enfants victimes présumées d’agressions sexuelles [1]. Les retranscriptions des dépositions sont codées selon dix-neuf critères (voir Encadré). Ceux-ci reposent sur l’hypothèse de Undeutsch, selon laquelle le contenu et la qualité des comptes rendus de souvenirs relatifs à une expérience vécue diffèrent de ceux de comptes rendus imaginés ou fabriqués. Ainsi, la présence de ces critères dans les propos analysés est un indicateur de leur véracité.

La synthèse de la littérature anglophone réalisée par Aldert Vrij indique que les propos honnêtes obtiennent effectivement un score CBCA plus élevé que les propos mensongers. Le taux d’erreur reste substantiel (Vrij, 2008). Quelques études mettent également en évidence les limites possibles de cette méthode. Par exemple, Iris Blandon-Gitlin et ses collègues observent que le CBCA ne permet pas de différencier les propos honnêtes des propos trompeurs d’enfants âgés de 9 à 12 ans quand ceux-ci portent sur un évènement familier (Blandon-Gitlin, Pezdek, Rogers, & Brodie, 2005).

La technique CBCA permettrait donc de différencier les propos véridiques de ceux intentionnellement trompeurs ou mensongers. Serait-elle appropriée pour distinguer les souvenirs authentiques de faux souvenirs suggérés que témoins ou victimes, en toute bonne foi, tiennent pour vrai ? Cette question est l’objet d’analyse de deux expériences par une équipe de recherche dirigée par Iris Blandon-Gitlin (Blandon-Gitlin, Pezdek, Lindsay, & Hagen, 2009). Dans la première, des étudiants d’université doivent se remémorer des évènements d’enfance authentiques ou leur ayant été suggérés. Dans la seconde, d’autres étudiants sont interrogés à propos d’évènements récents réellement vécus, qu’ils croient à tort avoir vécu ou bien délibérément inventés.

Globalement, les critères CBCA permettent de différencier les souvenirs authentiques des souvenirs suggérés : les premiers obtiennent un score plus élevé que les seconds. Dans le détail, la situation est plus nuancée. Les faux souvenirs complets d’un évènement suggéré sont jugés par le CBCA tout aussi véridiques que les souvenirs d’un évènement réellement vécu ! Seuls les faux souvenirs dits partiels (les personnes ont des images, mais pas de souvenirs) peuvent se distinguer de ces derniers.

Les dix-neuf critères de la technique CBCA

Caractéristiques générales
1. Structure logique : les énoncés doivent être cohérents et ne pas être contradictoires ;
2. Production non structurée : les énoncés ne respectent pas l’ordre chronologiques des faits ;
3. Quantité de détails : les énoncés doivent être riches en détails concernant l’évènement, les personnes impliquées, les objets, le lieu et les aspects temporels de l’agression.

Contenus spécifiques
4. Imbrication contextuelle : l’évènement est inscrit dans le temps et l’espace. Il est associé aux autres activités de la victime et à ses habitudes ;
5. Description des interactions : séquences d’actions et de réactions entre l’agresseur et la victime ;
6. Reproduction des conversations : la victime rapporte textuellement, dans leur forme originelle, les conversations ayant eu lieu ;
7. Complications inattendues pendant l’évènement : la victime rapporte un évènement imprévu ou un obstacle (par exemple, l’agresseur a des difficultés à démarrer son véhicule) ;
8. Détails inhabituels : détails uniques, inattendus, surprenants, concernant les personnes, les objets ou l’évènement (par exemple, un tatouage sur le bras de l’agresseur) ;
9. Détails superflus : détails en lien avec les allégations mais non essentiels ;
10. Détails mal compris mais rapportés avec précision : la victime interprète incorrectement des observations qu’elle décrit par ailleurs précisément (par exemple, un enfant attribuant à la douleur les gémissements d’un adulte pendant un acte sexuel) ;
11. Associations externes liées à l’agression : détails ne relevant pas directement de l’agression présumée mais qui lui sont liés. Par exemple, la victime indique avoir conversé avec son agresseur quelques jours avant le crime ;
12. Exposé des états mentaux subjectifs : la victime fait état de l’évolution et des changements de son état d’esprit au moment de l’agression ;
13. Attributions d’états mentaux à l’agresseur : la victime décrit les sentiments, les motivations ou les pensées de son agresseur pendant les faits ;

Contenus motivationnels :
14. Corrections spontanées : La victime corrige d’elle-même certains de ses propos ou y ajoute de nouvelles informations.
15. Reconnaissance de trous de mémoire : la victime admet qu’elle ne se souvient pas de certains faits (« Je ne sais pas » ; « Je ne m’en souviens pas ») ;
16. Doutes sur son propre témoignage : la victime indique que certaines parties de son témoignage semblent étranges, improbables, impossibles... ;
17. Autodénigrement : la victime s’accuse de certains détails et mentionne des faits qui lui apparaissent personnellement peu favorables (« J’ai été stupide de l’inviter chez moi ») ;
18. Indulgence envers l’agresseur : la victime trouve des excuses à son agresseur ou ne parvient pas à lui faire des reproches ;

Eléments spécifiques à l’agression
19. Détails propres à l’agression : la victime décrit des détails que seuls les professionnels savent être spécifiques de l’agression présumée.

Sources : Köhnken (2005) ; Vrij (2008).

Références :

Blandón-Gitlin, I., Pezdek, K., Lindsay, D. S., & Hagen, L. (2009). Criteria-based content analysis of true and suggested accounts of events. Applied Cognitive Psychology, 23(7), 901-917.

Blandon-Gitlin, I., Pezdek, K., Rogers, M., & Brodie, L. (2005). Detection deception in children : An experimental study of the event familiarity on CBCA ratings. Law and Human Behavior, 29(2), 187-197.

Köhnken, G. (2005). Statement Validity Analysis and the ’detection of truth’. In P. A. Granhag & L. A. Strömwall (Eds.), The Detection of Deception in Forensic Contexts (pp. 41-63). Cambridge : Cambridge University Press.

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. (2 ed.). Chichester : Wiley.

Mots clés :

Faux souvenirs induits - Mémoire - CBCA - Suggestibilité - Adultes

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Crédit photo :

Wikimedia Commons


[1] Le CBCA est l’une des étapes de l’Evaluation de la Validité des Dépositions (Statement Validity Assessment).