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Faux souvenirs : une question de survie
29 juin 2010 par
Les informations associées à un contexte de survie produisent des traces mnésiques particulièrement robustes. Cette mémoire adaptative serait-elle immunisée contre les faux souvenirs ?

- Charles Darwin (1809-1882). La théorie de l’évolution jette un nouveau regard sur la formation des faux souvenirs.
Pourquoi disposons-nous d’une mémoire ? Pour certains psychologues travaillant dans une perspective évolutionniste, la réponse est la suivante : la mémoire favorise le traitement des informations associées à la survie. Pour preuve, c’est dans un contexte de survie que les informations sont les mieux retenues (Nairne & Pandeirada, 2008 ; Nairne, Pandeirada, Gregory, & Arsdall, 2009 ; Nairne, Thompson, & Pandeirada, 2007).
Cet avantage mnésique a été confirmé une nouvelle fois chez l’adulte et l’enfant dans une série de recherches publiées par deux psychologues néerlandais (Otgaar & Smeets, 2010). Une surprise attendait pourtant les chercheurs. Cette découverte devrait soulever de nombreuses questions sur le caractère adaptatif de la mémoire et la formation de faux souvenirs.
Dans les deux premières expériences de l’étude, les participants (adultes ou enfants âgés de 8 et 11 ans) ont commencé la séance en évaluant des mots selon leur caractère plus ou moins plaisant, ou selon leur pertinence vis-à-vis d’un scénario de survie ou d’un scénario contrôle (voir Encadré). Dans le détail, les mots de chaque liste étaient sémantiquement liés et convergeaient vers un autre mot associé (le leurre), non présenté (voir Encadré). Les chercheurs ont en fait utilisé une version modifiée du paradigme DRM. Dans l’épreuve originale, les participants ont tendance à créer de faux souvenirs en se souvenant par erreur des leurres, en raison des liens que ces derniers partagent avec les mots étudiés.
Après une courte tâche de distraction faisant suite à l’évaluation des mots, l’expérimentateur a soumis les participants à un test-surprise de mémoire, au cours duquel ils étaient invités à se souvenir des éléments vus dans les différentes listes.
Conformément à l’hypothèse de la mémoire adaptative, ce sont les sujets de la condition survie qui se sont souvenus du plus grand nombre de mots présents dans les listes. Contre toute attente, ce sont aussi ces personnes qui ont généré le plus grand nombre de faux souvenirs !
Par conséquent, quand les chercheurs ont analysé la précision des souvenirs, en rapportant le nombre de souvenirs corrects à la somme totale de tous les souvenirs (vrais et faux), aucun avantage mnésique pour la condition survie n’est apparu.
Ces résultats ont été reproduits dans une troisième expérience proposant à un groupe de sujets adultes des listes de mots choisis au sein de six catégories sémantiques (voir Encadré), en remplacement des listes DRM.
Une mémoire adaptative peut-elle être responsable d’une plus grande sensibilité aux faux souvenirs ? Ne devrait-elle pas, au contraire, protéger contre les illusions mnésiques ? Plusieurs chercheurs contemporains ont répondu à ces questions en invoquant l’idée que les faux souvenirs pourraient être les produits dérivés des capacités adaptatives de la mémoire.
Concernant la mémoire des émotions, par exemple, il est avantageux pour la survie de s’informer sur les phénomènes dangereux auprès de personnes dignes de confiance, et de mémoriser durablement les informations recueillies. La contrepartie à payer est une plus grande vulnérabilité de la mémoire aux suggestions portant sur les faits négatifs, favorisant ainsi la formation de faux souvenirs, bien plus que dans le cas d’évènements positifs ou neutres (Porter, Bellhouse, McDougall, ten Brinke, & Wilson, 2010)
L’esprit de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs survivrait-il dans certaines erreurs de mémoire commises aujourd’hui par les témoins oculaires de crimes ?
| Un peu de méthode
Dans les expériences publiées par Otgaar & Smeets (2010), les participants étaient répartis dans l’une des trois conditions suivantes :
Exemple de liste DRM
Exemple de catégorie sémantique : Fruits
|
Références :
Nairne, J. S., & Pandeirada, J. N. (2008). Adaptive memory : Remembering with a stone-age brain. Current Directions in Psychological Science, 17(4), 239-243.
Nairne, J. S., Pandeirada, J. N., Gregory, K. J., & Arsdall, J. E. V. (2009). Adaptive memory : Fitness relevance and the hunter-gatherer mind. Psychological Science, 20(6), 740-746.
Nairne, J. S., Thompson, S. R., & Pandeirada, J. N. S. (2007). Adaptive memory : Survival processing enhances retention. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 33(2), 263-273.
Otgaar, H., & Smeets, T. (2010). Adaptive memory : Survival processing increases both true and false memory in adults and children. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 36(4), 1010-1016.
Porter, S., Bellhouse, S., McDougall, A., ten Brinke, L., & Wilson, K. (2010). A prospective investigation of the vulnerability of memory for positive and negative emotional scenes to the misinformation effect. Canadian Journal of Behavioural Science, 42(1), 55-61.
Lecture supplémentaire :
Workman, L., Reader, W., & Gayon, J. (2007). Psychologie évolutionniste : une introduction. Bruxelles : De Boeck. Sous une présentation soignée, une introduction claire et accessible à la psychologie évolutionniste.
Mots clés :
Faux souvenirs – Survie – Mémoire – Psychologie évolutionniste – Cognition – Adultes
À lire également sur PsychoTémoins :
Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibiltié
Faux souvenirs : le paradoxe des émotions négatives
Crédit photo :
Colin Purrington
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)
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